19 juin 2011

May le monde de Michel Jeury


May le monde

 

Michel Jeury, de la SF s’en était allé il y a une vingtaine d’années au profit du roman de terroir.
Perdu corps et âme dans un univers autre ?
Rupture définitive avec le genre, cordon ombilical coupé ?
Certains espéraient encore son retour, croisaient les doigts, conscients de cette absolue nécessité.

Il avait fait les beaux jours du Rayon Fantastique quand le Jeury qu’il allait devenir se nommait encore Higon (deux titres), de Presses Pocket SF, du Fleuve quand il était encore Noir et d’Anticipation, de Ailleurs & Demain pour sa trilogie chronolytique : « Le Temps Incertain », « Les Singes du Temps » et « Soleil Chaud Poisson des Profondeurs ».

A en croire les remerciements en bout de « May le Monde » , maintes personnalités de la SF française (et pas des moindres) le poussèrent vers ses anciennes amours. Gérard Klein l’accueille ici dans l’une des plus anciennes collections SF de l’Hexagone : A&D de chez Robert Laffont.

May le Monde est un ambitieux projet, sans doute unique et étonnant, dans lequel pourtant Jeury rameute les sempiternels univers parallèles chers à la SF.
Ainsi : « déjà vu » me direz-vous.. ?
Oui, mais ici Jeury pratique dans la démesure comme un défi de cohérence face à l’impossible. C’est ce qui fait le charme de l’ouvrage et provoque le choc face à l’ampleur du propos.
Ses univers imbriqués sont en effet innombrables quand, potentiels par millions de milliards, ils s’entrecroisent, s’entrelacent et se superposent à l’infini. C’est à chaque fois un peu de notre monde et beaucoup d’un autre, sans véritables différences notables.
Le lecteur traverse presque autant d’ailleurs physiques que l’on y trouvera de répliques des héros, copiés-collés presque à l’identique. Jeury jouera de la petite variante près qui modifiera imperceptiblement les acteurs du drame sans que le lecteur s’en aperçoive vraiment, le laissant avancer sans cesse en territoire d’incertitude.
Ces mondes et ces êtres insidieusement mouvants intriguent. Le lecteur, sans cesse au bord de la rupture, cherche la stabilité ; et Jeury en funambule incertain lui offre le déséquilibre systématique.
Mais pour qui suit le fil en pas à pas prudent au cœur de l’intrigue, le périple incertain vaut le déplacement.

Entre les mondes il y a le Changement (la majuscule est primordiale tant il est la mécanique essentielle de ces mondes empilés) qui permet aux êtres de passer d’un clivage à l’autre, d’un plan à son voisin, d’un niveau de réalité au suivant.
Chaque Saut sur le Grand Lien modifie peu ou prou le Voyageur, oblitère progressivement ou brutalement ses souvenirs, lui bâtit un passé nouveau bientôt irrémédiablement réel, reconstruit différemment celles et ceux qui se l’imposent ou le subissent. Valse des patronymes qui deviennent mouvants d’une strate à l’autre tandis que des bribes de l’avant surnagent et brouillent les personnalités.

Accepter de Changer c’est ainsi accepter de mourir un peu.

Et c’est là que Jeury nous propose May, une fillette qui, leucémique et trop jeune pour Changer, ne veut pas mourir du tout.

Et pour elle, il y a entre autres ces mondes immobiles, qui échappant au Changement, s’imposent comme des culs-de-sacs dans lesquels il faudra se résigner à la fin. Il y a ces mondes en décohésion, ceux en précohésion, ceux cohérents et stables, ces entre-deux. Mondes comme autant de stations de transit où cohabitent l’avant et l’après.

Autre particularité notable : celle d’une prose qui se veut totalement autre pour accroître l’effet de diversité des possibles et aggraver l’instabilité de celui qui parcourt ces modes. Les mots courants se tordent et se retrouvent, ceux entièrement novlangue jeurienne sont poétiques et aisément mémorisables. Bel exercice.. !

Jeury nous pousse donc du mot au cœur de réalités mouvantes et instables, au fil d’une intrigue complexe, fractale, éclatée (70 brefs courts chapitres) qui se cherche sans cesse une cohérence. A cet effet, la fin touchante et sensible, prouve que l’objectif valait les moyens.

« May le Monde » est un OLNI., un Objet Livresque Non Identifié, peut être à nul autre pareil. Tenter l’expérience pourra intéresser les curieux du hors-normes.

Merci à Babelio, à « Masse Critique » et à Robert Laffont.

Posté par Zedlep à 19:34 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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