La Boule à SFacettes

19 juin 2011

Auras tome 1 - le supplément d'âme de Jean Laudic


Auras tome 1 - le supplément d'âme

 

Voici ma dernière contribution à « Masse Critique » via les Editions Viatao (Merci aux deux.. !)

C’est un premier roman d’un auteur français, premier tome d’une trilogie présentée comme « thriller ésotérique ».

Incarnation : « Action par laquelle l’esprit se revêt de chair ».

Jean Laudic part de l’hypothèse que certaines âmes prédestinées, issues d’incarnations initiales, courant sur les fils de vie de réincarnations successives, aboutissent à un statut ultime particulier.
Cette finalité est le point d’orgue original et étonnant d’ « Auras ».
Je me garderai bien ici d’en dévoiler davantage. Même si l’intrigue, quoique linéaire mais complexe pourrait me permettre d’en laisser entrevoir plus.
Sinon qu’à chaque étape, conscients ou pas de leurs vies déjà écoulées, les personnages parcourant le récit, possèdent une aura en hiérarchie ascendante de couleurs différentes.

Ame : « Principe immatériel et immortel qui subsisterait après la mort ».

Mon esprit cartésien me pousse à nier son existence. Mais, quelque part, pourtant, il doit bien subsister hors corps une part de notre esprit quelque part… ? Histoire de perdurer à minima au-delà de la pourriture ou de la cendre. Alors, pourquoi ne pas tenter d’en savoir/comprendre plus via « Auras » annoncé comme un thriller ésotérique.. ? D’autant que l’alléchante 4 de couv met aussi le feu aux poudres : « Et si l’Eglise s’était trompée sur la nature de l’âme.. ? ». Mais l’auteur dixit une ITW sise sur Babelio affirme avoir brasser à sa convenance différentes influences ésotériques. Nous sommes bien donc en terrain romanesque et non au sein d’un documentaire.

Réincarnation : « Série d’incarnations., de migrations successives de la même âme dans des corps différents ».

Et Jean Laudric va nous faire vivre quelques uns des flashs mémoriels qui surgissent de vies éteintes dans le présent de certains personnages qui ne les ont jamais vécu. Laudic s’attache et réussit à concrétiser l’aspect chevauchement des personnalités qui en découle. C’est une des grandes réussites du roman

A tout cela se greffe entre factions opposées une lutte intestine, âpre et violente, où la survie des corps compte moins que celle des âmes. Le lecteur est promené au sein d’un complot, qui dévoilera peu à peu ses raisons, où les meurtres font place nette devant le destin offert à quelques uns.

« Auras » est un thriller, manichéen assez efficace. Si Jean Laudic possède une qualité d’évidence, qui est en fait sa marque de fabrique, celle de nous proposer avec ce premier un page-turner diablement bien tourné, qui fonce à cent à l’heure, qui augure bien des suites à venir. Chacun des 74 chapitres se termine par un coup de théâtre d’importance qui intrigue et force à aller plus avant dans l’intrigue.
Le style de l’auteur est basé sur une superposition de dialogues qui ajoute à une lecture particulièrement aisée.

Rendez-vous au prochain tome.. !

 

 

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May le monde de Michel Jeury


May le monde

 

Michel Jeury, de la SF s’en était allé il y a une vingtaine d’années au profit du roman de terroir.
Perdu corps et âme dans un univers autre ?
Rupture définitive avec le genre, cordon ombilical coupé ?
Certains espéraient encore son retour, croisaient les doigts, conscients de cette absolue nécessité.

Il avait fait les beaux jours du Rayon Fantastique quand le Jeury qu’il allait devenir se nommait encore Higon (deux titres), de Presses Pocket SF, du Fleuve quand il était encore Noir et d’Anticipation, de Ailleurs & Demain pour sa trilogie chronolytique : « Le Temps Incertain », « Les Singes du Temps » et « Soleil Chaud Poisson des Profondeurs ».

A en croire les remerciements en bout de « May le Monde » , maintes personnalités de la SF française (et pas des moindres) le poussèrent vers ses anciennes amours. Gérard Klein l’accueille ici dans l’une des plus anciennes collections SF de l’Hexagone : A&D de chez Robert Laffont.

May le Monde est un ambitieux projet, sans doute unique et étonnant, dans lequel pourtant Jeury rameute les sempiternels univers parallèles chers à la SF.
Ainsi : « déjà vu » me direz-vous.. ?
Oui, mais ici Jeury pratique dans la démesure comme un défi de cohérence face à l’impossible. C’est ce qui fait le charme de l’ouvrage et provoque le choc face à l’ampleur du propos.
Ses univers imbriqués sont en effet innombrables quand, potentiels par millions de milliards, ils s’entrecroisent, s’entrelacent et se superposent à l’infini. C’est à chaque fois un peu de notre monde et beaucoup d’un autre, sans véritables différences notables.
Le lecteur traverse presque autant d’ailleurs physiques que l’on y trouvera de répliques des héros, copiés-collés presque à l’identique. Jeury jouera de la petite variante près qui modifiera imperceptiblement les acteurs du drame sans que le lecteur s’en aperçoive vraiment, le laissant avancer sans cesse en territoire d’incertitude.
Ces mondes et ces êtres insidieusement mouvants intriguent. Le lecteur, sans cesse au bord de la rupture, cherche la stabilité ; et Jeury en funambule incertain lui offre le déséquilibre systématique.
Mais pour qui suit le fil en pas à pas prudent au cœur de l’intrigue, le périple incertain vaut le déplacement.

Entre les mondes il y a le Changement (la majuscule est primordiale tant il est la mécanique essentielle de ces mondes empilés) qui permet aux êtres de passer d’un clivage à l’autre, d’un plan à son voisin, d’un niveau de réalité au suivant.
Chaque Saut sur le Grand Lien modifie peu ou prou le Voyageur, oblitère progressivement ou brutalement ses souvenirs, lui bâtit un passé nouveau bientôt irrémédiablement réel, reconstruit différemment celles et ceux qui se l’imposent ou le subissent. Valse des patronymes qui deviennent mouvants d’une strate à l’autre tandis que des bribes de l’avant surnagent et brouillent les personnalités.

Accepter de Changer c’est ainsi accepter de mourir un peu.

Et c’est là que Jeury nous propose May, une fillette qui, leucémique et trop jeune pour Changer, ne veut pas mourir du tout.

Et pour elle, il y a entre autres ces mondes immobiles, qui échappant au Changement, s’imposent comme des culs-de-sacs dans lesquels il faudra se résigner à la fin. Il y a ces mondes en décohésion, ceux en précohésion, ceux cohérents et stables, ces entre-deux. Mondes comme autant de stations de transit où cohabitent l’avant et l’après.

Autre particularité notable : celle d’une prose qui se veut totalement autre pour accroître l’effet de diversité des possibles et aggraver l’instabilité de celui qui parcourt ces modes. Les mots courants se tordent et se retrouvent, ceux entièrement novlangue jeurienne sont poétiques et aisément mémorisables. Bel exercice.. !

Jeury nous pousse donc du mot au cœur de réalités mouvantes et instables, au fil d’une intrigue complexe, fractale, éclatée (70 brefs courts chapitres) qui se cherche sans cesse une cohérence. A cet effet, la fin touchante et sensible, prouve que l’objectif valait les moyens.

« May le Monde » est un OLNI., un Objet Livresque Non Identifié, peut être à nul autre pareil. Tenter l’expérience pourra intéresser les curieux du hors-normes.

Merci à Babelio, à « Masse Critique » et à Robert Laffont.

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Sous des cieux étrangers de Lucius Shepard


Sous des cieux étrangers

 

Shepard, tu es là sous mes yeux, via « Masse Critique », dans l’épaisseur d’un fort volume de chez « Le Bélial ». Sous le titre de « Sous des cieux étrangers », un recueil de cinq novellas.

Shepard, je dois te lire et j’ai peur… !
Car, jusqu’ici, je n’ai jamais pu finir le moindre de tes textes.
Faute à la forme que tu imposes à tes écrits. De longues phrases tortueuses au creux desquelles je me perds. Une prose luxuriante et belle, je n’en disconviens pas, mais qui rapidement m’abandonne, égaré et désespéré en pleine jungle verbale, loin de tout repère stable. Contraint je fus, à chaque fois, de refermer le volume ouvert, tout espoir abandonné.
Et pourtant cela me gène, car je pressens qu’au cœur de tes récits vit l’exception d’un auteur à part qui manie à sa manière les codes traditionnels de la SF et du Fantastique.

Point de résignation donc. Wait and see, m’étais-je dis.
J’attendais simplement l’instant où, obligé à l’un de tes voyages, je me plongerai dans un de tes écrits, assimilerai enfin la construction de tes phrases, accepterai ta manière et goûterai ce que je t’ai longtemps suspecté d’être : un grand parmi les grands.

« Masse Critique » m’oblige à ce deal, je respecterai le contrat en y cherchant mon bénéfice. J’ai suffisamment par le passé collectionné tes textes sans les lire pour qu’enfin s’offre une chance de traverser la jungle, apparemment inextricable, de ta prose.

Cinq nouvelles sous mes yeux. Environ une centaine de pages chacune. Inhabituel, non.. ? Ainsi : premier constat. Lucius Shepard semble privilégier la forme semi-longue à la courte. Ce n’est pas, et de loin, du Fredric Brown ou du Jacques Sternberg avec leurs short-short stories dans lesquelles la mise en abîme n’attend souvent même pas la fin de première page. Ce n’est pas non plus dans la tradition standard de la nouvelle typique considérée comme un bolide aérodynamique qui file à l’essentiel. L’auteur fait dans le semi-marathon : la novella. Lui faut du temps au Lucius,. ! Celui de s’installer, de prendre ses aises, de caler un background complet. Cela sent presque la générosité du roman, ses chemins de traverse, ses digressions comme des appendices nécessaires au but final. En fait, lecture close, il apparaîtra que pour atteindre sa cible au cœur de chaque nouvelle, Shepard utilise bien la flèche traditionnelle de ce type d’exercice , correctement taillée, profilée et affûtée. Mais le projectile porte l’amorce de multiples bourgeons que l’auteur ne peut se priver d’utiliser tout en ne les exploitant sciemment pas à fond. Simples greffons comme promesses d’autres histoires. Et cela fonctionne à merveille, dans un effet de rendu exacerbé des êtres, des situations et des décors, qui rend l’irrationnel palpable.

Par quelle nouvelle commencer.. ? Allez, se confier au hasard. Mon pouce feuillette la tranche du volume. Stop.. !

A mi-chemin : « Radieuse Etoile Verte » (Prix Locus 2001)

D’emblée, une amorce typique du récit de SF, une phrase choc qui intrigue et pousse le lecteur curieux à aller plus loin. Cà tombe bien : Lucius, faut que tu me motives.. !

« Plusieurs mois avant mon treizième anniversaire, ma mère m’a visité en rêve afin de m’expliquer pourquoi elle m’avait envoyé dans un cirque sept ans plus tôt. Sauf erreur de ma part, ce rêve était un Mitsubishi, une biopuce de la gamme Moonflower qui dominait le marché de la pornographie à cette époque : programmé pour s’activer une fois que ma production de testostérone aurait atteint un seuil déterminé. »

Cet hameçon posé devant la bouche étonnée du lecteur, Sheppard prend son temps autant dans la forme que dans le fond.
Et c’est ici que je l’attends, le Lucius.. ! Bongu de bongu.. !
Mais le tout au final, phrases trombone à coulisse et lentes errances annexes autour de l’intrigue principale., s’emboîtera en un ensemble cohérent où la prose ne se montrera pas si himalayenne et indomptable que çà..
(Ps : pour l’instant, dubitatif, je l’épie et le guète, observe et médis; mais in fine, vous l’aurez compris, c’est lui qui me piègera, prenez pas peine.)

Qu’offre cette nouvelle ? Un arrière-plan Imaginaire alimentant des ingrédients mainstream.

Les seconds :
_Un adolescent en attente de vengeance d’un père vénal, chasseur de dot et d’héritage, responsable de la mort de sa femme.
_Une maman qui « délibérément choisit une puce porno afin de provoquer .. [ ] .. un conflit oedipien de nature à souligner l’urgence de son message ».
_Un grand-père maternel richissime absent ou présent, mort ou vivant, c’est selon… !
Enfin bref du bel Œdipe bien freudien qui submerge une enfance, une adolescence et menace un age adulte si ce qui doit être réalisé ne l’est pas : le meurtre salvateur de la figure paternelle responsable de tous les maux.
Mais derrière la façade d’une histoire familiale déjà compliquée, peut-être doit t’on trouver d’autres réalités, d’autres enjeux, des destins autres que ceux décrits.. ? Rendez vous au final ; il y a du scotch dans l’air comme des bandes tue-mouches pendues aux dernières pages du récit.

Le tout plongé dans un background en demi-teinte SF/Fantastique accouplés :
_Un Vietnam profond, post nixonien, US go home donc, où circule un étrange cirque ambulant. Les talents des artistes à l’affiche n’y sont jamais vraiment clairement « autres », Shepard entretenant une intelligente ambiguïté autour de leurs capacités. Pas de « Cristal qui songe » donc, ou alors si peu.. !
_Un vétéran de la dite guerre; qui, monstre de foire car défiguré par le napalm, cherche à exorciser son passé (si il s’agit bien du sien) en le racontant. Sa présence ponctuelle et récurrente au cœur du récit n’est nullement gratuite, la bête se montre au lecteur comme en écho au vécu et au ressenti du héros.
_De mutiples ingrédients science-fictifs agrémentant le tout, tournant le plus souvent autour d’un cyberpunk soft, ils ne noient pas le récit mais seront indispensables à sa conclusion.


Faisant fi des denses circonvolutions de la forme, acceptant avec peine la lente mise en cuisson de tous les ingrédients indispensables à l’intrigue, je me suis fais agripper par un final qui s’attache à un destin tragique, qui arrachera des larmes à certain(e)s. Oui, je…et alors, j’ai pas honte.. !

Sheppard, m’as tu enfin choppé.. ? Rien n’est moins sûr: gagner une bataille n’est pas gagner la guerre.. ! Rendez-vous à la prochaine étape.

Bernacle Bill le Spatial :

Excusez du peu. Prix Hugo, Asimov’s, Locus & Science Ficton Chronicle. Rien que çà. Et ces récompenses sont au combien méritées.

Ici, nous sommes en plein territoire SF.

Une station orbitale, baptisée « Solitaire », relie une Terre qui se meurt (surpopulation, écologie, émergence de mouvements religieux radicaux) à un espace infini en attente de colonisation. Cette plateforme constitue l’ultime espoir d’une Humanité à l’agonie, pour peu que les vaisseaux éclaireurs qui en partent reviennent avec l’espoir d’une planète habitable.

Mais des lointains, jusqu’à présent, aucune nouvelle…

« Solitaire » est, face au vide qui l’entoure, un espace clos restreint, hyper technologique et, donc, à quota humain limité et surtout spécialisé. Pas de place pour l’inutile, le corps étranger de luxe. Or Bill est un attardé mental : sa mère, enceinte à bord, a trompé informatiquement les contrôles génétiques anténataux. Il va catalyser la haine d’un équipage, contraint de le garder bouche à nourrir inutile : brimades, violences, surnom.. ! Bill ne s’intéresse qu’aux colonies de coquillages spatiaux (semblables aux bernacles) qui tapissent la coque externe de la station : un mal pour un bien, ils en renforcent la structure.

Dans le même temps, John, un employé de la Sécurité est confronté à bord à la montée d’un extrémisme religieux radical, venu de Terre, l’Inconnue Magnificence. Elle a vérolé d’obscurantisme le berceau nourricier, cherche à imposer ses vues sur « Solitaire », menace les projets de colonisation.

Or, Bill le Spatial constate que les colonies de bernacles abandonnent la coque externe, comme des rats quittant un navire, filent en grappes de plus en plus nombreuses vers l’infini.. ! Mauvais signe.. !

Si Shepard reprend une thématique déjà utilisée par d’autres : celle de l’attardé mental au destin hors du commun, il en malaxe brillamment les ingrédients, en tisse un long récit intelligent et attachant, bourré d’humanisme et paradoxalement de violences physiques et verbales.
Et surtout il nous offre une prose poétique d’excellente facture. Les descriptions d’espace profond sont à couper le souffle.
Shepard n’en oublie pas, pour autant, la nature humaine : il dissèque ses personnages d’une plume douce et nostalgique ; ou acérée et vindicative, tout dépend de la position des uns et des autres sur l’échiquier du drame qui se construit.

Les longues phrases tortueuses qui me posaient tant problème persistent lorsque l’action se pose. Mais, à l’image de ce qu’un spectateur peut ressentir à la vision des lents travellings de « 2001, l’Odyssée de l’Espace » de Kubrick, elles construisent de longs paragraphes d’une beauté inoubliable. Et devenant courtes et saccadées, quand confinées aux dialogues (quelquefois d’une violence extrême) et à l’action (tout aussi décapante), elles constituent un contrepoint confortable et reposant.

Radical changement de ton avec « Dead money ».

Mode « Fantastique » ON.

A moins que l’utilisation scientifique d’une bactérie mutante, issue de la terre d’un cimetière en Louisiane, ressuscitant les morts n’inscrive le récit dans la SF. Shepard use de la modernité d’une multinationale pour éviter le vieux cliché du trop traditionnel Frankenstein d’antan.

SF ou Fantastique, donc ? Peu importe après tout.. ! Shepard semblant ne pas s’attacher aux limites consensuelles des genres de l’Imaginaire, les brassant et les régurgitant à sa propre sauce, créant d’efficaces et novatrices recettes personnelles, nourries en outre de ses propres expériences. Il fait ainsi feu de tout bois en utilisant le bric et le broc observés au cours de ses voyages, plus en immersion profonde qu’en simple touriste.

Ici, la Nouvelle-Orléans. Bienvenue au paradis des morts-vivants, des bayous, du Vaudou indéracinable, des vévés, des esprits maléfiques, des dieux cruels (Ogoun Badagris et Ogoun Ferraille, pour ne citer qu’eux).

Et, hors background marécageux, en pleine lumière des riches et ostentatoires casinos de la côte, un joueur professionnel de poker rafle les « Dead money » (l'argent qui se trouve au pot mais qui provient de joueurs qui ne sont plus dans le coup) comme s’il voyait au-delà des cartes, au-delà des choses.

Cerise sur le gâteau, une thérapeute aux formes généreuses qui se doit de conditionner au plus près la nouvelle vie de ce bluffeur étrange venu de la terre. Beurk.. !

Rajoutez-y une pincée de mafia locale conduite par un redoutable parrain nourri à la télé-réalité et vous obtiendrez une novella, qui loin d’être la meilleure du recueil, se lit plus facilement que les précédentes, offre sa dose d’angoisse et de frissons et se clos sur une mise en abîme habilement préparée.

Fais gaffe, Shepard, je commence à devenir accroc.. ! D’autant qu’il apparaît que la nouvelle fait suite à un roman en Présence du Futur (Denoël Ed.) : « Les yeux électriques ». Prochain rendez-vous de lecture.. ? Rien d’impossible.

Dans « Limbo », quatrième novella, Jack Shellane en rupture de mafia, trouve refuge dans une minable location forestière des USA profonds. Il fait la connaissance de Grace dont les actes et postures sont, quoique attachants, pour le moins irrationnels.
S’ouvre ici un début de nouvelle comme sous la plume de Stephen King : le fantôme classique du Fantastique qui, pour une fois, matériellement très réaliste allie charme et tentation..
Le traqué solitaire, en repli sur lui-même, s’immerge dans la nature, se repasse le fil de sa vie, mentalement et par écrit. C’est l’heure du bilan. Désormais une seule alternative : l’éternelle fuite en avant devant ceux qui n’abandonneront jamais ou l’attente résignée du gibier qui acceptera la mort.
Mais Grace change la donne non pas tant par l’amour qu’elle lui offrira que par ce qu’elle lui cache. Elle devient l’objet de tous ses désirs, un moyen de rachat de son passé.
Les choses n’étant jamais celles qu’un héros peut espérer, Shepard lui offrira un bien étrange voyage au bout de la vie, au commencement de l’après.

Bien au-delà de son classicisme d’ouverture, le récit se démarque rapidement des bases du thème, débouche sur un onirisme macabre où se brouillent les apparences et se tord la réalité des lieux et la raison d’être de ceux qui s’y cherchent.

Magnifique.. !

« Des étoiles entrevues dans la pierre ». Ultime novella du recueil.

Lucius Shepard se sait auteur culte. Ce qui le chagrine au regard de l’argent qu’il y perd. (Cf sa fin d’interview in Bifrost n°51 qui lui est consacré). Mais il espère que les temps pour lui changeront. « Des étoiles entrevues dans la pierre » prouve que l’auteur, via un fantastique plus classique, plus linéaire et direct, sait construire un récit en accord avec les cheminements traditionnels du genre, même si sa conclusion semble se perdre dans une interrogation : sommes nous en territoire fantastique ou science-fictif.. ? Cette alternative fait tout le poids du récit.

Une bourgade perdue en Pennsylvanie : d’étranges pulsions, créatives et exacerbées, affectent certains de ses habitants depuis que des apparitions célestes lumineuses nocturnes en troublent la routine. Shepard avancera dans l’intrigue en prenant soin, ostensiblement, d’évoluer dans la résolution de l’énigme en oscillant sans cesse entre le rationnel et son antagonisme


En conclusion

Puis-je être, au final, objectif dans mon jugement sur ce recueil ? Shepard a-t’il donné ici le meilleur de lui-même.. ? Je n’en sais rien. Ces cinq novellas accolées, infimes fragments de sa production, m’étant les premiers écrits de lui enfin lus, je ne peux comparer avec ses parutions antérieures, les hiérarchiser qualitativement dans son oeuvre. Seul constat qui m’est permis, faire part de mon ressenti. Shepard manie habilement les genres de l’Imaginaire et du mainstream à sa convenance, les impacte les uns dans les autres, crée une substance romanesque poétique et macabre à nulle autre pareille, le tout servi par une plume d’exception à laquelle il convient de s’habituer .
Toujours est t’il que j’ai pris grand plaisir à me réconcilier avec sa prose devenue plus familière ; à comprendre qu’à son sens il n’existe pas de cloisonnements des genres en territoire Imaginaire, que tout peut être prétexte à explorer l’âme humaine. Et que d’autres romans et recueils m’attendent pour y retrouver sa patte.

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